L'art d'aider quelqu'un
/Quand une personne décide de prendre en charge sa santé, son corps, sa tête ou n'importe quel autre aspect de sa vie, des dizaines d'approches sont prêtes à la recevoir à bras ouverts. Autant médecine traditionnelle qu'ostéopathie, l'anti-gymnastique que la psychologie, la biologie totale que la chiropraxie sont des approches qui peuvent être la réponse aux maux d'une personne et pas celle d'une autre. C'est une idée généralement acceptée chez la plupart des gens, y compris les thérapeutes qui nous rappellent que l'approche multidisciplinaire est la plus efficace. Pourquoi? Parce qu'en visant un large spectre de visions d'une même problématique, on risque de tomber sur la Cause avec un grand C, si une telle chose existe réellement.
Jusque là, il n'y a rien de trop dérangeant. Mais la perspective qui nous intéresse le plus aujourd'hui est celle du thérapeute. Quel est le vrai pouvoir d'une personne sur une autre? Comment une personne, par des connaissances acquises, des idées ou des intuitions, peut-elle guider un individu vers la guérison? Quel degré d'influence une personne externe peut-elle vraiment avoir sur la physiologie interne d'un(e) patient(e)? Il s'agit là d'une grande question que chaque thérapeute doit (ou devrait) se poser dans sa carrière, à un moment ou à un autre.
À mon avis, la réponse à cette question est d'une beauté incroyable et fait partie des miracles de la vie. Pensez à un moment dans votre vie où vous avez vraiment eu le sentiment d'aider quelqu'un. Que ce soit pour un service rémunéré ou gratuitement, à un membre de votre famille ou à un parfait inconnu. N'y a-t-il pas de sentiment plus grand que celui-là?
Cependant, il s'avère que la volonté de l'aidant dépasse souvent les résultats escomptés. On veut beaucoup. Mais on n'y arrive pas toujours. Et parfois, on aide sans savoir. Ou sans pouvoir mesurer d'aucune façon les impacts de nos gestes. Avec les intentions les plus pures et nobles, nous ne pouvons contrôler parfaitement les effets de nos actions. L'énergie investie n'est d'aucune façon proportionnelle aux résultats obtenus.
Je me rappelle mon premier rendez-vous chez l'ostéopathe. J'en suis sorti totalement impressionné. J'avais l'impression d'avoir été en contact avec une personne qui savait tout et sentait tout ce qu'il y a à sentir. Je la référais à tout le monde qui avait le moindre problème. C'est même elle qui m'a convaincu d'entreprendre le chemin pour devenir ostéopathe. Je me souviens aussi du moment où cette vision d'une personne omnisciente s'est brisée. Après une année et demi d'anatomie, de physiologie, de pathologies, de techniques ostéopathiques, de lectures spirituelles et de conversations avec les gens inspirants de mon entourage, j'ai compris qu'il était impossible de tout savoir (mehhh!). J'ai donc été vérifié cette prise de conscience auprès d'un de mes professeurs lors d'une séance de questions libres avec Marc Gauthier (aujourd'hui président d'Ostéopathie Québec). Quand je lui ai demandé à quel point il avait l'impression de maîtriser l'ostéopathie, il a eu l'humilité de répondre à peu prêt dans ces termes: Pas du tout! Entendons-nous: Marc Gauthier est un excellent thérapeute, une excellent enseignant, un leader, etc. Mais même avec 10, 20, 30 ans d'expériences dans un domaine, on ne semble jamais atteindre de saturation de connaissances ou de contrôle absolu de ce qu'on peut faire pour aider quelqu'un (du moins pas en ostéopathie, une approche basée sur la globalité).
Pour moi, il s'agit de la preuve que nous resterons toujours «limité» dans l'impact que l'on peut avoir lorsqu'on décide d'aider les autres. On en revient donc au point de départ: comment aider une personne extérieure à nous? Quand on traite le corps humain comme en ostéopathie, comment pouvons nous avoir un effet notable sur le système interne avec un outil extérieur à celui-ci comme nos mains?
Je dis souvent à mes patients que j'ai autant de pouvoir sur leur corps que mon souffle en aurait sur la direction d'un voilier. Pas parce que je ne crois pas en moi, mais surtout parce que je réalise que le corps humain est une machine grandiose qui se garde en vie par elle-même, parfois pendant une centaine d'années. Le corps se corrige lui-même, parfois avec notre aide mais souvent seul.
Aider quelqu'un, c'est donc avoir l'humilité de réaliser qu'on ne fait que souffler dans les voiles d'une personne qui navigue dans le courant de la vie. Mais c'est d'avoir l'espoir qu'un simple souffle peut changer la destination finale de plusieurs milliers de kilomètres en bout de ligne.
En tant qu'ostéopathe, j'ai reçu une formation qui englobe une multitude de techniques et d'approches diversifiées, qui visent le plus souvent une structure spécifique (un muscle, une articulation, un organe). Mais avec une vision comme la mienne, je demeure convaincu que la façon la plus efficace et durable d'aider quelqu'un, c'est de l'atteindre au centre, de viser son essence profonde intérieure. Ce qui se retrouve dans cette essence, c'est ce qu'il y a de plus puissant pour aider une personne. C'est de croire en la puissance intérieure de la personne devant nous que de la traiter en croyant en elle et en tout ce qui la compose. Si la douleur est un signe d'une mauvaise régulation des mécanismes de santé dans le corps, que pouvons-nous faire d'autre que de soutenir ou d'encourager cette force intérieure qui nous maintient en vie.
Je pense que c'est pour cette raison que l'ostéopathie est si difficile à expliquer à une personne n'y connaissant rien. Comment lui expliquer sans avoir l'air fou qu'on puisse toucher à une telle chose? À mon avis, on atteint cette essence ou ce centre que dans le calme et la douceur. En bougeant peu, en écoutant beaucoup, on peut percevoir ce qui se passe derrière le rideau et essayer d'avoir un effet. C'est donc beaucoup d'«être» et peu de «faire».
J'affectionne beaucoup l'idée que c'est qui nous sommes qui aide davantage que ce que nous faisons. C'est la confiance que nous dégageons, le sentiment de bienfaisance que le patient ressent quand il est avec nous. Et c'est aussi notre capacité à connecter avec le patient qui établira le meilleur contexte pour qu'un changement s'effectue dans la vie et dans le corps de la personne devant nous. Le meilleur exemple que j'ai pour appuyer ça, c'est de vous replonger dans un vieux souvenir de peine d'amour au cours duquel votre mère, pour vous consoler, vous flattait les cheveux pendant que vous pleuriez. Est-ce vraiment le fait de flatter vos cheveux qui vous appaisait? Où était-ce plus parce qu'il s'agit là de votre mère? C'est qui elle est pour vous, qui soulage votre souffrance. Pourquoi en serait-il autrement pour une souffrance physique que pour une souffrance émotionnelle?
Aider quelqu'un, c'est un art puisqu'il faut utiliser notre bagage en tant qu'individu, nos expériences passées, nos intuitions, notre perception personnelle de ce que la source du problème de l'autre semble être objectivement (à partir de notre subjectivité), en plus d'une multitude d'autres facteurs. Il n'y a pas qu'une façon d'aider une personne: il y en a autant qu'il y a de personnes qui sont prêtes à tenter le coup. À prendre le temps de mettre son égo de côté pour écouter l'autre totalement. À cesser d'avoir peur de se tromper. À avoir le courage de prendre des risques.
Jean-Félix Perreault